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Antoine Hamel

Quelques secondes…

 

Assis sur le trottoir, je regardais les passants marcher à une vitesse inatteignable pour mes jambes fatiguées, leurs vestons noirs se mêlant dans un océan obscur et austère. Aucun ne baissait les yeux sur moi, pas même pour un instant. Évidemment, ils étaient trop pressés pour se rendre compte que je me trouvais à ma place habituelle. Depuis longtemps, j’avais abandonné le geste de lever la tête pour essayer de les regarder, puisque ces gens importants semblaient simplement éviter mon regard. Le bruit de leurs pas rapides envahissait mon quotidien. J’écoutais toujours les pas ; c’est la meilleure façon de reconnaitre une personne qui pourrait s’arrêter et peut-être, pour un bref moment, me donner un signe de reconnaissance, un signe que je suis toujours vivant. Un pas lent est un bon signe et seulement les personnes qui prennent le temps de regarder autour d’eux ont ce type de pas. Malheureusement, il s’agit d’un pas rare, très rare.

 

La neige autour de moi fondait de plus en plus, reflétant les éclats dorés du soleil d’une journée particulièrement chaude pour un hiver qui avait été rude et sans pitié. Un seul éclat me réjouissait plus que l’éclat de la neige fondante sous la lumière ; celui de l’argent. Peut-être était-ce parce qu’il était beaucoup plus difficile à obtenir ? Tout ce que je savais, c’était que ses reflets me procuraient une joie intense et une immense satisfaction. Je ne m’en servais presque jamais ; les employés des divers établissements sur la rue ne me laissaient pas entrer. Je cachais donc toute cette monnaie dans mes souliers, là où personne ne pourrait la dérober à mon insu.

 

La journée avançait, j’étais toujours là, et personne n’avait encore eu le courage de m’accorder une seconde de leur attention si précieuse à mes yeux. Il devenait évident que personne n’allait regarder mon visage durci par des années de difficultés et je décidai de me lever pour marcher un peu sans but. Je ne sais pas si parce que soudainement j’étais debout, je remarquai des regards se diriger vers moi, mais ce n’était pas des regards positifs. Pitié et dégout étaient tout ce que je pouvais lire sur leurs visages propres et lisses ; visages qui contrastaient énormément avec le mien. Je décidai de les ignorer et de me concentrer sur les vitrines des magasins qui longeaient la rue tout en continuant mon chemin ; il y avait des vêtements de toutes les couleurs incomparables à mon vieux manteau gris, des souliers de tous les styles, complètement différents de mes bottes boueuses sans esthétique et des ordinateurs, des télévisions et autres appareils de toutes sortes que je n’ai jamais eues en ma possession resplendissaient autour de moi. Et puis je l’aperçus, dans un restaurant avec sa famille, qui m’observait d’un air intrigué, comme si à tout moment elle allait sauter de sa chaise et venir me saluer. C’était une fillette qui s’était probablement désintéressée de la conversation à table et avait commencé à regarder dehors jusqu’au moment où elle m’aperçut, moi. Cela ne dura que quelques secondes avant que son père ne lui dise de continuer de manger, mais pour la première fois quelqu’un m’avait regardé avec un regard différent ; c’était un regard sans crainte.

 

Je continuai ma route, les yeux rivés sur le sol, mais tout en souriant légèrement. Peut-être rien d’utile ne m’était arrivé aujourd’hui, mais au moins, quelqu’un avait pris la peine de me remarquer. L’obscurité tombait au-dessus de la ville, noyée au sol par la lumière des lampadaires, des vitrines de magasins et des fenêtres des demeures. Je sortis de ma poche rafistolée au ruban adhésif mon seul objet précieux ; brillant au contact de la lueur artificiel qui m’entourait, mon harmonica qui m’avait été offert par mon père reposait dans ma main craquelée. Je m’assis sur le trottoir et commençai ainsi à jouer. Les passants jetaient un coup d’œil pressé, mais je ne m’embarrassais plus de ces détails désormais insignifiants. Je ne jouais pas pour eux, mais pour moi même, pour cette petite fille qui n’avait jamais pensé que j’étais un monstre. Les étoiles brillaient sur le plafond stellaire qui désormais s’était obscurci. Je ne réfléchissais plus, j’étais perdu dans ma musique. Lentement, je commençai à m’endormir, petit à petit, vers un monde meilleur, vers des jours meilleurs. Je glissai subtilement l’harmonica à sa place, et m’étendis dans un coin, laissant le sommeil me gagner, malgré le froid qui ne me dérangeait plus. Je fermai les yeux, ces yeux que si peu de gens avaient pris la peine de vraiment regarder, et soudainement je ne vis plus, je n’entendis plus, je ne pensai plus.