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Ireen Savoy

La vendeuse d’arbres

À 22h30, le vendredi soir, le Sobeys se trouvait presque vide. Et c’était ce moment-là que Jacob le concierge préfèrait. Quand il passait le balai, il rencontrait très peu de gens. Et au moindre gloussement de roues, qui annonçait la proximité des infâmes charriots métalliques, il avait le loisir de faire demi-tour pour les éviter. Soudainement, il sursaute quand un présentoir s’étale de tout son long devant lui. Des sacs de café jonchent maintenant le plancher beige se voulant blanc. Le silence imbibé de musique générique résonne inconfortablement à présent.

Les mains moites du concierge font contact avec les tuiles poussiéreuses. Il s’agenouille pour replacer les sacs bruns sur les étagères en carton. Il place le dernier quand le logo familier déloge soudainement un souvenir lointain, repêché d’un abysse qui recueille les aventures d’une autre vie. Un soleil impardonnable remplace les néons du plafond; air refroidi et filtré devient cajoleuse et chargée d’humidité. Les étagères défilent rapidement sous ses yeux, mais ce ne sont plus des rangées de boîtes de conserve et de nourriture en emballage cartonné, mais de buissons. Des centaines de buissons marqués de cannes métalliques déferlent sur des centaines de colonnes divisées par une route boueuse sur laquelle Jacob le photographe est escorté en jeep rouillé. La sueur sur son front dégoulinait sur sa caméra chaque fois qu’il tentait de prendre une photo des cultivateurs maigres et élancés, vêtus de coton coloré qui agissait comme contraste avec leur peau foncée. Une atmosphère de motivation et de détermination régnait au Sud du Rwanda en août et c’était palpable dans les clichés du jeune photographe. Il déposa son appareil, regarda devant lui et réalisa pour la première fois où il était: sur le flanc d’un volcan.

Son contrat stipulait qu’il devait rencontrer une femme surnommée « la vendeuse d’arbres », l’interroger, la photographier et rédiger un article à son propos. Le duo s’installa au point le plus haut du champ. La vendeuse d’arbre s’appelait Roxanne et elle était magnifique. C’était la première constatation que Jacob avait fait quand son mari, le gérant de la plantation de café, un homme petit mais robuste, la lui avait présenté. Elle était gracieuse et coquette et il avait été instantanément charmé. Elle lui expliqua qu’elle avait hérité de son surnom quand elle a fait commencé à vendre des petites sections de la plantation, quelque chose qui apportait beaucoup à l’économie de la région. « Et, c’est chou comme surnom, n’est-ce pas? », s’était-elle réjouie. Ils parlèrent jusqu’à ce que la présence du soleil ne fut plus encombrante. Elle l’invita chez elle contre le gré du mari. Le couple n’avait pas d’enfant mais une pouponnière était réarrangée comme chambre d’amis pour accommoder son séjour. « C’est pour bientôt », déclara-t-elle avec un sourire enjôleur, appuyée contre le cadre de porte en buvant son café, un sucre, un lait.

L’article fut un succès. Tellement qu’on offrit à Jacob l’opportuniste d’y retourner l’année suivante. Roxanne s’était elle-même chargée de venir le chercher à l’aéroport. Quand il la vit la deuxième fois, il la trouva toujours aussi belle, mais moins coquette qu’avant. Une fatigue s’était installée en elle au cours de la dernière année. Les gardes de sécurité, petits et robustes, étaient plus apparents dans la communauté cette fois. Roxanne et Jacob arrivèrent sous le soleil oppressant et l’humidité s’installa dans leurs poumons. Il y avait moins de couleurs dans le champs. « Coupures budgétaires », maugréa-t-elle. Son mari était parti en voyage d’affaires; son troisième au cours du dernier mois. La pouponnière était devenue un bureau aux murs couleur jonquille. « La couleur, c’est ma façon de garder son utilisation légitime en vie. » Elle avait du regret dans la voix et pour un moment, il maudissait tous les petits robustes. Ils étaient deux cette soirée-là. Deux dans le vestige d’un rêve d’enfant. Deux cafés, avec sucre et lait, furent servis aux petites heures du matin.

Jacob le romantique avait gagné beaucoup de notoriété avec cet article, la division politique entre les grands élancés et les petits robustes aussi. La correspondance entre Roxanne et lui avait ralenti. Après trois mois d’attente pour le bout de papier jauni incrusté de fine écriture en encre noire, il reçut sa dernière lettre. Elle annonçait que la pouponnière serait bientôt utile et qu’elle débordait de joie.

Trois jours plus tard, le génocide du Rwanda fit éruption dans les médias. Il n’a plus jamais entendu parler de la vendeuse d’arbres.

« Papa! » Jacob, père, sort de sa torpeur et lâche le sac de café rwandais commercial qu’il a de crispé entre les mains et fait volte-face avec sa fille Amélie qui est venue le chercher à la fin de son relais. Elle est grande, élancée et coquette, comme sa mère l’était.