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Lhasa Gabrielle Simard

Une étrange machination

Cornelius faisait les cents pas sur le pont de son navire, l’Elmira. La fureur bouillait dans ses veines et dans l’air, la tension était palpable. Autour de lui, ses marins l’observaient, sans oser dire un mot. Une main derrière son dos, l’autre tenant un long sabre orné de pierres précieuses, leur capitaine ne leur avait jamais semblé aussi furieux. Son long manteau rouge ondulait dans son sillage et sa moustache frémissait sous l’effet de la colère. Soudain, d’un grand mouvement de bras, il pointa son épée sur la gorge d’un petit matelot chétif tremblant de peur.

-Qui a fait ça? rugit le capitaine.

Le matelot n’eut pas le temps de répondre, que déjà Cornelius se trouva une autre cible. En observant son équipage d’un œil mauvais, il dégaina son pistolet et le pointa en direction du cuisinier.

-Que quelqu’un m’explique où est passé mon butin, ou vous vous passerez de repas!

Évidemment, Cornelius n’avait pas l’intention de mettre sa menace à exécution. Il était assez intelligent pour savoir qu’en cas de bataille, il aurait besoin de tous ses hommes. Malgré son côté colérique, le jeune pirate avait très bon cœur, mais ces jours-ci, sa patience était mise à rude épreuve. Quelqu’un s’était amusé à voler le trésor qu’il avait si durement gagné, et cela le mettait hors de lui! De plus, ce n’était pas la première fois que cela se produisait. Cornelius était trop orgueilleux pour permettre un tel affront, alors il ferait tout pour démasquer le coupable. C’en était devenu une obsession, il devait se prouver à lui-même qu’il était un vrai pirate, capable de garder un trésor pendant plus de deux jours… Que penseraient les autres capitaines s’ils avaient vent de cette erreur?

Le soir-même, il alla inspecter ce qui restait dans la cale. En arrivant devant la trappe, il s’aperçut que celle-ci n’était même pas verrouillée. «Quelle bande d’incompétents me tient lieu d’équipage», songea-t-il. En pénétrant dans la cale, une vague de découragement l’assaillit. L’amoncellement de richesses qui s’y trouvait la veille avait diminué du trois quart. Rageusement, il saisit un collier de rubis entre ses doigts. Il sentait germer dans son esprit les prémices d’un plan machiavélique! Le bijou alla valser contre un mur, et Cornelius quitta prestement la cale.

Plus tard, il redescendit installer un guet-apens. Cornelius essaya de se mettre à la place du voleur. Comment pourrait-il piéger celui qui prenait tant de plaisir à l’humilier ainsi? Comment pourrait-il lui rendre la pareille et le ridiculiser devant l’équipage entier? C’est sur ces pensées qu’il installa le piège qui, l’espérait-il, lui ferait découvrir l’imposteur. Quelle ironie, se dit-il. C’est moi le pirate et je me fais voler à mon tour! Lorsqu’il eut terminé, il contempla son travail. À l’entrée de la cale était dissimulée une corde qui attraperait l’intrus si jamais il osait récidiver. En guise de contrepoids, il fixa un lourd rouleau de tissu persan, qui suspendrait l’individu dans les airs. Au matin, ses hommes le découvriraient les mains dans le sac, ou plutôt la corde autour du pied! Ce n’était pas le plan le plus machiavélique de l’histoire des plans machiavéliques, mais celui-ci ferait l’affaire. Son équipage était très facile à duper!

Après une soirée bien arrosée avec les autres boucaniers, le capitaine alla se coucher, avec l’agréable sentiment que le coupable serait trouvé cette nuit-là.

Vers deux heures du matin, Cornelius se leva, les yeux fermés. Il prit maladroitement son manteau, puis se rendit en bas, en trébuchant sur ses hommes endormis sur le pont. Il entra par la trappe, et transféra le reste de son trésor dans des coffres, sans déclencher son piège. Puis, la démarche empotée, il monta tous les coffres sur le pont de l’Elmira, puis les jeta tous par-dessus bord, sans sembler se rendre compte de ce qu’il faisait. Les yeux toujours clos, il retourna s’effondrer dans sa cabine en ronflant.

Le lendemain, de puissants cris réveillèrent l’équipage;

-Qui a pris mon trésor? Nom de Dieu! Amenez-le-moi que je lui fasse passer le supplice de la planche!